Au cours des dernières décennies, la vie est devenue une chose fragile entre nos mains. Elle était notre mère, elle est devenue notre enfant, un enfant handicapé. Et l’on ne pourrait plus désormais séparer la sollicitude pour la vie de la sollicitude pour ses incarnations les plus fragiles.
Peu à peu et sans que nous nous en appercevions, notre appartenance à l'univers et à l'humanité a été fragilisée par l'importance grandissante que nous avons accordé à la raison au cours des siècles derniers. Nous en sommes arrivés à exclure de l’humanité ceux de ses membres qui conservaient les liens les plus étroits avec l’univers, que ce soient l'africain ou la personne ayant une déficience intellectuelle. La vie s'est peu à peu retirée de nos maisons, et, avec elle, le sentiment d'appartenance.
La vie, dans tout ce qu'elle a de fécond, est donc la condition de l'appartenance. D'ailleurs seule une réalité vivante peut la susciter à nouveau car l'appartenance n'est autre qu'un lien vivant avec l’univers, avec l’humanité, avec sa patrie, sa communauté, sa maison, son environnement, sa culture.
Ce que dit Jean, Simone Weil le dit aussi mais plus explicitement. L’appartenance est un besoin fondamental de l’âme humaine en mal d'enracinement :
«L'Enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée […] par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.»
Comment susciter le sentiment d’appartenance dans un pays ou une communauté? On peut aussi poser la même question d’une autre manière : comment régénérer un organisme, une culture, en l’occurrence, dont la vie se retire?
Une chose est certaine, on ne doit pas s’attendre à ce que des citoyens insensibles à la vie de l’univers et de la nature puissent être en mesure de créer des œuvres d’art, des maisons et des villes vivantes, qui en retour seront sources de vie pour ses habitants.
Jacques Dufresne et Jean-Louis Munn |