Trosly, novembre 2008
Chers amis,
Je suis profondément touché et reconnaissant pour toutes ces cartes, lettres, e-mails, cadeaux, coups de téléphone… (et pots de confiture) que j'ai reçus, accompagnés de félicitations et de prières pour mon entrée dans ma 80ème année.
Cette lettre, comme vous voyez, est un « merci » collectif. J’aurais aimé écrire personnellement à chacun de vous et à chaque communauté, mais vous comprenez bien que je ne peux pas ! Je vous avoue que je me sens porté, aimé, soutenu par cette invisible – et pourtant pas si invisible - chaleureuse nuée de communion. C’est comme la nuée dans laquelle Dieu se cache et se révèle.
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| "envoyé dans ses 80" |
La célébration ici à Trosly, le 22 septembre, a été comme un magnifique feu d’artifice d’amour, d’action de grâce, de rire, de prières. C’était paisible comme un soleil qui se couche dans un ciel rouge, mais c’était plein de sauts et de danses comme des enfants sur des trapèzes volants. Comment décrire tout ce que j’ai vécu ces jours là : un cri de remerciements…
Et je viens de rentrer de Kolkata qui a été une expérience merveilleuse. Comment décrire cette dernière rencontre internationale où toutes nos communautés étaient représentées ? C’était audacieux, et pourtant profondément réaliste, de la faire en Inde où nos communautés indiennes luttent, se développent et s’épanouissent depuis 1970.
Nous avons vu et touché la beauté et la pauvreté de Kolkata ; la ville était illuminée par des millions de petites lampes qui célébraient un pèlerinage hindou.
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| Avec Christopher, Asha Niketan, Bangalore |
Nous, à L’Arche, nous avons vécu la joie de nous rencontrer, de prier ensemble, de découvrir notre croissance et la vision pour demain : être plus engagés envers nos frères et soeurs plus faibles et vulnérables afin que notre monde puisse entendre leur voix, découvrir et respecter leur valeur. Nous avons commencé une réflexion sur notre engagement pour la vérité, pour Dieu, pour L’Arche et pour notre peuple.
Pour terminer la semaine, on m’a envoyé dans mes années 80 et à ma retraite avec une longue procession conduite par un orchestre local de cuivre : il y avait neuf éléphants fabrication maison, et je fermais le cortège, assis avec Kashi et Peter de Cruz, dans une voiture à cheval. Et puis çà a été un tourbillon : tous se sont mis à danser et à chanter, tout le monde était couvert d’un nuage de poudre de bois de santal.
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| Avec Christine et Jean-Christophe |
Oui, Jean-Christophe et Christine guident nos communautés vulnérables, faites de personnes vulnérables, avec tant de sagesse et de confiance en Dieu, dans un monde qui veut montrer sa puissance. Merci à Dieu pour eux et pour Dieu qui protège et guide L’Arche.
Le vendredi, nous sommes tous allés en pèlerinage vers une maison où Mahatma Gandhi, en 1946, avait jeûné pour que s’arrêtent les terribles émeutes qui avaient éclatés à Kolkata. C’était un pèlerinage de paix et pour la paix. Je suis touché par sa vie et sa capacité d’aimer l’ennemi. Toujours voir le «bon » dans l’ennemi, car chacun est un enfant de Dieu, et toujours croire que même ceux qui semblent être « les pires » et les plus cruels, peuvent changer.
Pour Gandhi, cet amour est la force qui a agit en lui et est appelé à agir en chacun de nous.
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| Pèlerinage avec Ghandi |
Après Kolkata : Lourdes,
Après Kolkata, Lourdes, où 300 délégués de nombreuses communautés de Foi et Lumière du monde entier, se sont rassemblés. Je suis resté seulement 2 jours. On a voté une nouvelle constitution, on a élu un président du Conseil d’Administration (Henri Major) et un coordinateur international (Ghislain de Chesnay).
Nos communautés sont pleines de vie dans le monde entier ; nos délégués étaient aussi pleins de vie. Quelle joie d’être avec Marie-Hélène et avec tant de personnes avec lesquelles je me sens lié, dans le même amour et vision. Oui, merci à Dieu de protéger et de guider Foi et Lumière.
Certains d’entre vous sont peut-être surpris, sinon choqués, de découvrir que même après les belles et sages paroles de ma dernière lettre, vous voyez ou entendez dire que je voyage ici et là – plus là que ici. Jen’ai pas renoncé à mon désir de calme, de présence et de prière… et vous verrez qu’en Décembre les choses seront plus calmes !
Lettre du monastère d'Orval, Belgique
Pendant que j’étais au monastère d’Orval – en ce mois d’août paisible où chaque année je prends du temps avec Jésus, pour me reposer, lire, marcher dans les bois - j’ai commencé à écrire cette lettre. La voici :
Je me sens heureux et béni de Dieu. Les choses changent pour moi.
Avant, j’avais beaucoup d’énergie, maintenant beaucoup moins. Mes jambes se fatiguent vite. Je marche plus lentement et puis je m’arrête pour m’asseoir et me reposer. Et bien sûr je me couche tôt et me lève plus tard, et je fais une sieste après le déjeuner.Avant, mes prières étaient plus actives et je pouvais me mettre à genoux ou debout au moment voulu à l’Eucharistie. Maintenant, je reste assis.
Dans les conversations, j’essaie de comprendre ce qu’on dit et je n’ai plus besoin d’intervenir ni d’avoir le dernier mot. Tout devient plus lent. Comme il y a moins à faire, il y a des moments où je peux juste rester assis là à regarder et écouter.
Il y a quelques jours, j’ai observé des hirondelles dans leur nid. Les pauvres, elles avaient l’air plutôt à l’étroit, leur nid était trop petit pour de jeunes hirondelles adolescents. L’une s’envolait et revenait. Etait-ce la mère ou juste une visiteuse ?
J’ai regardé ces hirondelles dans la joie et l’émerveillement. Avant, quand j’avais beaucoup d’énergie, peut-être je ne me serais pas arrêté pour contempler des hirondelles en train de s’amuser dans leur nid trop petit. Je devais aller d’un endroit à l’autre. J’étais occupé.
En regardant les têtes de ces jeunes hirondelles dépassant du bord du nid, je pensais à Jésus et à ses paroles au sujet des oiseaux du ciel qui ne s’occupent ni de nourriture ni de vêtement, ni du lendemain (Matt.6, 25). Maintenant, j’ai plus de temps pour m’arrêter et regarder et me réjouir de la beauté de la création. Toute chose est entre les mains de Dieu. (Tout est entre les mains de Jésus.)
Maintenant, parfois, je m’assieds dans mon fauteuil – confortable – et je mets ma main dans la main de Jésus. Je Lui souris, Il sourit en retour. Juste une douce présence. Son coeur dans le mien, et le mien dans le Sien. Rien de glorieux, rien de mystique, pas de grands sentiments, pas de paroles. Je ne peux pas dire que je dis mes prières, ou récite le chapelet ou les psaumes, je ne fais rien. Je suis juste là avec Jésus et j’aime être là avec Lui. C’est si simple, si doux et reposant.
A d'autres moments – pas si reposants – je me sens seul et vide à l’intérieur. Rien à faire. Ce n’est pas si acile alors de rester assis et d’attendre. Attendre quoi ? Je ne sais pas. Ma prière alors devient un peu un cri. Je fais miens les derniers mots de la Bible « Viens Seigneur Jésus, viens » (Apoc.22, 20). Ce n’est pas le cri pour la rencontre finale, seulement un cri de solitude et de vide. Attendre un moment de paix, attendre Jésus. Si je peux répéter encore et encore « Viens Seigneur Jésus, viens », alors un petit moment de paix survient. Le cri devient une présence. Je découvre de nouvelles façons de prier qui naissent de la vie, de mon manque d’énergie, de ma faiblesse même.
J’aime rencontrer les gens et les écouter. Cependant mes yeux et mes oreilles ne sont pas encore ceux de l’innocence : voir d’abord la beauté en chaque être et non ce qui est négatif, son humanité blessée ; ne pas juger quand j’ai une poutre dans mon oeil (et mes oreilles) (Matt.7.1). J’aimerais avoir des yeux et des oreilles de bonté et de douceur, qui voient dans le coeur de chacun une présence de Dieu. J’ai encore une longue route à parcourir avant que mes yeux et mes oreilles se transforment. Il n’y a que Jésus qui puisse le faire. Bien sûr je dois faire quelques efforts pour l’aider dans ce travail de transformation.
Je suis heureux de vivre dans ma communauté – dans mon foyer – avec des hommes et des femmes qui sont vulnérables. Ils ont eu de longues années de souffrance, de solitude et de rejet avant de venir à L’Arche. Leur faiblesse et leur cri m’ont attiré vers cette vie, car je crois qu’ils sont précieux pour Dieu. Ils m’ont tellement aidé à être avec Dieu dans la douceur et la paix.
Comme ma vie se rapproche de sa fin, je découvre de plus en plus que ceux qui sont pauvres, faibles et vulnérables sont présence de Dieu. Ils me transforment. Maintenant je deviens plus faible. Jésus a-t-il pas révélé à Paul : « Ma force se manifeste dans ta faiblesse ». Ainsi je vais découvrir que moi aussi je suis
précieux pour Dieu, non pour ce que je fais, ou ce que j’ai fait, mais pour ce que je suis : un enfant du Père.
Ma prière aujourd’hui est pour les nombreuses, si nombreuses personnes avec un handicap à travers le monde, qui sont dans la rue, enfermées dans des institutions, ou toutes seules, ainsi que les parents, puissent trouver une Arche, une communauté Foi et Lumière ou d’autres formes de communautés. Tant de personnes attendent, dans la souffrance et l’angoisse un lieu et des personnes qui les aident à découvrir leur beauté et valeur et une place dans le monde.
Je vous aime, chacun de vous.
Jean Vanier
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| Monastère trappiste d'Orval, Belgique |
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