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>> Nourriture pour le coeur et l'esprit
Au-delà de notre imagination.
Troisième partie : Imaginaire en panne sèche
Pamela Cushing
Posté le 2008-06-11 09:07:39

Dans le deuxième article de Au-delà de notre imagination intitulé Réécrire l'histoire de la déficience intellectuelle, le Dr.Pamela Cushing attirait notre attention sur l'étroitesse du regard que notre société porte sur la déficience intellectuelle. Elle liait directement ce manque d'imagination à l'absence quasi généralisée dans la culture populaire d'histoires stimulantes, excitantes et éclairantes sur la vie souvent surprenantes de personnes touchées par lune déficience intellectuelle. Dans Imaginaire en panne sèche, elle poursuit aujourd'hui cette série en soulignant la position privilégiée qui est la nôtre pour contribuer à changer cette situation.

Imaginaire en panne sèche

L'Arche nous permet-elle de repousser les limites de l'imagination?

 

Il nous faut d'abord savoir que les échecs de l’imagination sont très communs en société. Cette situation est généralisée en ce qui concerne la déficience intellectuelle. Je vous donne trois exemples d'histoires de ce type.

Un rabbin prend le train pour répondre à l’invitation d’une autre synagogue ou il n’est pas connu. Il décide de s’habiller pauvrement pour le voyage en train, car il souhaite voyager en paix sans être reconnu. Il s’assit près d’un groupe de fidèles de cette autre synagogue qui le maltraitent, le confondant avec un vagabond. Dans la synagogue, après son prêche, ceux-ci, morts de honte, lui demandent son pardon. Il ne répond pas. Durant plusieurs mois, ils tentent sans succès d’obtenir son pardon. Comme certain d’entre vous le savent peut-être, le pardon est un concept central pour le peuple juif – il y a même une période de dix jours de crainte et d’expiation entre la Rosh Hashanah et la Yom Kippour, au cours de laquelle chacun doit demander pardon à ceux qu’il a blessés et pardonner à ceux qui ont fait de même avec lui. Durant cette période, les fidèles demandent à nouveau pardon, ce que le rabbin refuse encore une fois. Lorsqu’il s’écrient : « Comment peux-tu être aussi injuste? » il répond simplement : « Vous vous adressez à la mauvaise personne ». (Annie Dillard)

Non seulement ces gens ont-ils maltraité quelqu’un, mais après un an de réflexion sur ce qu’il ont fait de « mal », ils ne pouvaient toujours pas imaginer qui avait vraiment été blessé. Le rabbin n’avait pas été atteint par leurs actions – il savait qu’il n’était pas un vagabond. Mais ceux qui vivent dans la pauvreté et le rejet ont continué d’être ignorés.

Un deuxième triste exemple d’échec de l’imagination dans la société est l’évolution des institutions en Occident. Comme nous en avons discuté hier, celles-ci se sont transformées en lieux d’abus directs importants, de négligence et de manque de soins. L’absence de travail positif de l’imagination était manifeste. Ce qui est frappant, c’est que cela n’a pas commencé ainsi.

Les créateurs des premiers asiles et institutions fondaient de grands espoirs sur leur capacité de réhabiliter les « déviants » qui y aboutissaient. Plus tard, lorsque des comptes durent être rendus pour le manque de résultats positifs, on commença à classer les patients en catégories – qui était éducable ou guérissable, et qui ne l’était pas. Malgré cela, les rapports les plus positifs suggéraient que ces lieux seraient des havres où les plus vulnérables seraient à l’abri de la dureté de la société. Malheureusement, cette vision utopique dégénéra rapidement en un emprisonnement. Tandis que dans la société on s’initiait à la théorie de l’évolution, à l’eugénisme et à la notion de « norme » statistique, notre imagination s’attacha davantage à atteindre la perfection biologique que la compassion et l’inclusion.
Le troisième exemple est celui de Robert Latimer, qui tua sa fille atteinte d’un handicap profond il y a plus de dix ans. Ce cas controversé a reçu une couverture mondiale. Le père a déclaré qu’il aimait sa fille et n’en pouvait plus de la voir souffrir – c’était la meilleure chose à faire. Et des dizaines de milliers de personnes ont soutenu sa décision et signé des pétitions pour qu’il soit jugé pour « meurtre par compassion » plutôt que meurtre tout court. Nous y reviendrons, car je crois qu’il est facile de condamner cet acte mais il serait beaucoup plus intéressant pour nous de nous demander pourquoi il fut si largement accepté.

Je n’affirme pas qu’il n’y avait pas d’imagination – Wolfensberger la montré,

les personnes avec une déficience intellectuelle ont toujours enflammé l’imagination publique;

cependant, il ressort clairement dans les stéréotypes qu’il énumère que leur archétype est négatif, unidimensionnel et condescendant.

L’innocent sacré, l’être sans âme; le résultat des péchés du père, déviant, amoral, enfant de Dieu, phénomène de foire, bouffon, menace à la société, etc. Il y avait imagination, mais elle était complètement stérile – elle émanait du plus bas en l’humain, de la peur instinctive de la différence.

Les représentations n’étaient cependant pas toutes négatives

 

Par exemple, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, plusieurs Quakers et mennonites objecteurs de conscience ont dû faire leur travail communautaire dans des institutions et des asiles où ils ne travaillaient pas normalement. Les mauvais traitements et les conditions de vie des personnes avec une déficience ou une maladie mentale les ont consternés.

Plusieurs d’entre eux ont écrit des lettres de protestation aux autorités et tenté de sensibiliser la société à ce qu’ils considéraient inacceptable. Ces efforts annonçaient par certains aspects les scandales survenus au Canada et aux É-U, où les techniques du reportage journalistique ont permis d’exposer ces faits au public.

Tout ceci s’inscrivait dans une mutation de l’opinion publique sur la place faite à ceux que la société avait rejetés. Bien qu’on ne cessa pas de voir les personnes avec une déficience comme un problème, on convint malgré tout que la forme de rejet extrême que représentait l’institution était inacceptable. Entre autres facteurs, ceci entraîna la fermeture des institutions et, dans une certaine mesure, la réintégration dans les communautés et les familles.

L'imagination créative au travail

Il est maintenant temps d’examiner une situation où l’imagination fut créative et participa au progrès. La fin des années 50 et les années 60 furent une période de grands changements sociaux et religieux, mais aussi de changements dans le domaine de la déficience. De nouvelles approches ont été développées, notamment par Wolfensberger ou Dybwad que Carl McMillan (Daybreak) lui-même a étudié à l’école Heller de l’université Brandeis. Ceux-ci et beaucoup d’autres ont défendu la formule de la vie en communauté et les mouvements d’intégration qui cherchaient à améliorer les conditions de vie des personnes avec une déficience.

Dans les années 60, Jean Vanier et le Père Thomas ont fondé L’Arche en France et au Canada dans une vague d’optimisme et d’épanouissement de cette philosophie. Comme Sœur Sue Mosteller et Jean lui-même l’ont écrit, aucun d’eux n’avait clairement articulé leurs idées révolutionnaires.

 

La clarté et l’engagement envers le charisme de L’Arche ont émergé de la tension productive de leurs idées initiales, basées sur la foi, et de leur vie avec les personnes accueillies. En d’autres termes, ce fut dans la rencontre d’idées basées sur la foi avec la réalité de la vie quotidienne et la volonté et les désirs des personnes accueillies que l’imagination a pu se manifester – vivre et observer la vie s’épanouir et en retirer une mission et une organisation fut une extraordinaire prouesse d’imagination sur laquelle tous gagneraient à lire, par exemple dans les livres de Jean ou Sue, ou dans les perspectives différentes de Kathryn Spink, John Sumarah ou Father Bill Clarke, SJ. Mais il faut se souvenir que l'histoire de L'Arche s'écrit tous les jours ...

c’est un travail en cours qui requiert la contribution de chacun de vous pour s’imaginer aussi complètement et efficacement que possible.

L’Arche a besoin de votre apport créatif pour ne pas s’encroûter dans la routine ou cesser d’agir par fatigue; pour ne pas oublier combien de gens il vous reste à toucher dans la société – qui ne peuvent imaginer, hormis ceux qui ont un engagement mutuel ou une amitié avec l’un de nos membres.

L’Arche a aussi besoin de puiser dans les ressources imaginatives des personnes accueillies – c’est bien sûr ce que Jean et d’autres leaders de L’Arche font chaque fois qu’ils partagent des histoires avec nous, mais il reste beaucoup à faire dans ce domaine et d’autres – particulièrement avec les nouveaux assistants qui, dans leurs trois premières années, ont de loin le contact le plus direct avec les personnes accueillies ainsi que le temps et l’occasion de donner leurs propres réponses à ces questions.

Un bon exemple est le travail de John Smelzer de New House (à L'Arche Daybreak) avec Deiren Masterson, cinéaste et ancien assistant à ce foyer. Deiren a développé un procédé et un format fascinants dans sa collaboration avec John pour capter l’immense imagination de ce dernier et la transmettre dans les milieux extérieurs à la communauté qui ne jouiront jamais de leur relation privilégiée. (Voir le videoclip ci-dessous) Mais chacun de vous a les moyens et la créativité nécessaires pour développer des liens et des collaborations avec la personne que vous soutenez.

J’ai mentionné que durant une retraite estivale, Jean Vanier avait réfléchi à ce qu’il faudrait faire pour inspirer une passion pour la mission de L’Arche et leur propre mission chez les nouveaux assistants. Cette question m’a interpellée car je m’y attaque également avec mes étudiants à l’université.

Selon mon expérience, une voie pour susciter davantage de passion et d’appartenance à une mission est de devenir les auteurs de ce que nous faisons. Cela n’implique pas de redéfinir l’approche d’une organisation dans son ensemble, mais de ménager un espace pour imaginer des possibilités et la permission/responsabilité de réaliser certaines de ces idées.

Un sujet de discussion pour les assistants déjà bien établis serait :

dans quels lieux à L’Arche créez-vous ces espaces d’imagination et de création pour les nouveaux assistants?

Et un sujet de discussion pour les nouveaux assistants :

de quoi ai-je besoin pour être l’auteur de mes idées et les mettre en actes? Qu’est-ce qui m’empêche parfois de prendre des initiatives?

 


À suivre ... Mercredi, 18 juin

Quatrième partie : Il était une fois ... L'Arche

 

 

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