À la recherche de sources d'énergie renouvelables
Éloges et inquiétudes au sujet de votre travail à L’Arche…
Ceux qui sont familiers avec ma recherche et ma collaboration en cours avec L’Arche savent le respect que j’éprouve pour votre mission, au point de me voir comme une partie intégrante de celle-ci. Mais Hollee a récemment fait allusion à une approche “de choc” dans la formation des assistants, (voir le Point de rencontre); dans cette optique, je vais me faire provocante.
Je souhaite dire ici que vous faites des choses fantastiques, mais que j’ai néanmoins quelques réserves…
Que vous viviez cet engagement solidaire d’une façon aussi radicale et quotidienne est impressionnant. J’enseigne à l’université à des étudiants en justice sociale, et plusieurs d’entre eux se demandent comment mettre en actes leurs intérêts. Vous offrez un puissant outil d’échange pour les jeunes.
Mais j’ai une inquiétude. J'ai peur que vous oubliiez le caractère radical de ce que vous vivez, que vous banalisiez la vie commune avec les personnes accueillies dans vos communautés, que vous oubliez le radicalisme qui se cache derrière l’ordinaire des tâches quotidiennes qui occupent la majeure partie de la vie d’un assistant.
Il y a une raison à cette banalisation – bien sûr, vous voulez que cette vie semble naturelle : vous voulez que ces relations par-delà l’handicap et la différence se développent naturellement.
C’est dans ce but admirable que dans un certain sens vous “oubliez” qu’en fait ces relations ne sont pas normales dans la société en général.
La simple nécessité de lieux comme L’Arche ou Foi et Lumière prouve la difficulté d’une telle intégration. En tant que nouveaux assistants, peut-être ne connaissez - vous pas toute l’horrible histoire des traitements et de la discrimination dont les personnes avec une déficience intellectuelle ont été victimes; pas seulement dans les grandes institutions, mais aussi dans leurs propres familles ou dans le système d’éducation et le milieu médical.
Au-delà d’une vague notion que la situation n’était pas, et n’est toujours pas satisfaisante, il est difficile pour plusieurs d’entre nous d’imaginer les mauvais traitements que certains ont subis.
Pourquoi est-ce important? Qu’apporterait à votre communauté un sentiment plus aigu de la nature radicale du projet de L’Arche?
Je soutiens qu’il s’agirait pour vous d’une puissante source d’énergie – un ressort. Ceux qui ont fondé L’Arche au Canada dans les années 60 et 70 possédaient cette énergie révolutionnaire – la volonté de mettre ensemble les capacités de chacun aux changements sociaux par une solidarité radicale avec les personnes démunies.

On emploie parfois abusivement le terme “radical”, mais je l’utilise ici pour désigner un effort soutenu dans le but d’atteindre les “racines” d’un problème. Pour Jean et L’Arche, cela signifiait que l’unique moyen de renverser les normes sociales qui dévaluaient les personnes vivant avec une déficience était de s’engager ouvertement et fortement à partager sa vie avec celles-ci et d’être le témoin de leur valeur intrinsèque et relationnelle.
Ian Brown, un journaliste torontois et père de Walker l’a merveilleusement exprimé récemment dans le Globe and Mail – il souhaite une prise de conscience du don qu’est pour le monde “l'existence brisée” de Walker. (Lire un extrait en français - Le garçon dans la lune)
Lors de la rencontre “L’anthropologie de L’Arche” qui eut lieu cet été à Toronto, Jean a voulu souligner l'importance de la passion dans l'histoire de L'Arche. Il a insisté auprès des assistants et assistantes sur l’importance de leur travail et de leur vie à L’Arche. Il a encore élargi leurs horizons en affirmant que L’Arche ne s’attache pas à la déficience comme telle, mais au don que porte chaque personne en elle..
Il s’agit d’une mission orientée sur le don de chaque personne et de la passion que cette mission suscite en nous. En ce sens, les assistants de L’Arche font partie d’un mouvement de bien plus grande envergure rassemblant à travers le monde des gens qui cherchent à utiliser leur énergie créatrice et leurs talents pour aider les autres, particulièrement les marginalisés, à vivre pleinement leur vie.
Jean a cependant exprimé son inquiétude au sujet de ce qu’il voyait comme un manque de passion chez plusieurs jeunes assistants rencontrés dans ses visites de communautés – plusieurs lui semblaient écrasés par une charge, plutôt qu’animés par une mission.
Selon moi, voilà précisément le problème lorsque vous oubliez la radicalité de votre expérience – vous perdez l’énergie vitale de ressentir l’importance de ce que vous faites. Vous perdez la conviction que votre engagement fait une différence dans le monde. Lors de mes entrevues avec 100 assistants de L’Arche à travers le Canada, “faire une différence” était l’une des motivations principales de leur présence à L’Arche.
À Toronto, Jean a demandé à chacun de prendre le temps de discerner en eux et chez les nouveaux assistants ce qui les passionne. Où voudraient-ils donner la vie? Et je crois que cela concerne directement mon inquiétude au sujet de votre pratique de la banalisation.
Bien que la banalisation de la valeur des relations au-delà des différences poursuive un objectif clair, il est important de ne jamais perdre de vue le caractère unique et extrêmement rare qu'est L'Arche dans le monde.
À suivre ....
La semaine prochaine : Réécrire une histoire de la déficience
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