Lundi le 10 janvier 2011.
5h 49
Ma chère Jojo,
Hier, dimanche, c’était tes funérailles où nous avons honoré ta vie et nous t’avons dit « au revoir », mais ce petit matin je n’arrête pas de penser à toi. Tu me manques.
Ma petite coquine, tu as tellement marqué ma vie ! Ça fait plus de dix ans que je t’ai rencontré pour la première fois quand je suis arrivé à l’Agapè pendant une soirée communautaire. J’avais hâte de rencontrer les gens avec qui j’allais vivre et travailler pendant six mois, les gens de « l’Argile ». Sonia m’a accueilli avec ses bras grands ouverts, Aurèle m’a donné une bonne poignée de main et toi… tu m’as complètement ignoré. « Oh la là » me suis-je dit, « ça va être difficile avec elle » !
Mes premiers jours ont été un temps pour observer la vie de foyer et pour connaître un peu plus, sur chaque personne. Je me demandais comment allais-je faire pour entrer en contact avec toi. Je voyais que tu ne parlais pas beaucoup pourtant tu semblais avoir une bonne relation avec Aurèle, Sonia et les autres assistants qui étaient arrivés avant moi. Mais, avec moi, il y avait du chemin à faire. J’essayais de parler avec toi, de te regarder ou même jouer avec toi et tu ne me regardais même pas.
Un jour, tu étais assise dans le sofa. Je me suis assis en face de toi et je t’ai demandé si tu voulais jouer à la balle et oh surprise, tu m’a fais signe que oui. Nous nous sommes lancé la balle pendant une heure, sans parler, et peut être que c’est là où notre amitié a commencé. À partir de ce moment, tu étais un petit peu moins farouche avec moi et je réussissais même à te voler un sourire. Quelque chose qui m’a beaucoup aidé c’est ton amour pour la musique… forte ! J’ai apporté mes cd de musique latino, et j’en ai mis dans le magnétophone du salon pendant que nous jouons à la balle. Tu t’es levé du sofa (chose qui était un petit peu bizarre parce que tu n’aimais pas bouger trop), tu as traversé le salon vers le magnétophone et tu as monté le volume. Ah ! Voilà quelque chose que nous avions en commun et qui allait m’aider dans l’apprivoisement. Cependant, la confiance se bâtissait tout doucement et il y avait encore quelques épreuves pour moi.
Quand j’ai fait la routine du soir par la première fois, tout s’est très bien passé jusqu’au moment du coucher. Tu as croisé tes bras, tu m’as regardé et tu m’as dit très sérieusement « Non ». J’ai tout essayé pour que tu ailles te coucher, te faire rire, négocier, te chatouiller, me choquer, te laisser du temps et tu n’étais toujours pas au lit. Seulement vers 11 heures du soir, j’ai réussi que tu sois sous tes couvertures avec un sourire moqueur dans tes lèvres. Tu trouvais ça ben rigolo ! Le lendemain matin, quand je suis allé te réveiller, tu m’as souri et j’ai compris que j’avais passé par ton baptême ou l’initiation pour faire partie de ton cercle d’amis.
Et petit à petit, nous avons grandi dans notre amitié. Nous avons fait des sorties variées, surtout pour prendre un café, nous nous sommes taquinés, nous avons beaucoup joué, dansé et rit.
T’as toujours été une femme élégante qui aimait se mettre belle, et j’adorais t’aider. Choisir un beau chandail, te coiffer, couper les ongles et mettre du vernis rouge, choisir entre tes milliers de bagues et colliers, et pour quoi pas un peu de rouge à lèvres ? Tu te regardais au miroir, je te disais comment t’étais belle et tu souriais et tu bougeais tes mains avec beaucoup de plaisir. C’était vraiment des moments précieux. T’étais une dame très douce aux petites manières et en même temps t’adorais les jeux brusques, les bagarres, donner des cris aigus et courir à tout vitesse pour plonger d’un saut dans le sofa ! Je me rappelle comment tu t’amusais dans l’eau en poussant les gens dans la piscine.
Tu prenais ton temps pour tout puis il ne fallait surtout pas te presser. Tu nous faisais un signe avec ton bras et ta main pour nous ralentir « wo wo wo » en voulant dire « on se calme » ! Et tu nous faisais prendre le temps nous autres aussi.
C’était une super expérience de vivre avec toi ma belle Jojo.
Quand j’ai quitté l’Argile pour aller en Afrique, je pensais souvent à toi et les amis de l’Agapè.
Et après deux ans d’absence, j’ai eu la grande chance d’y retourner ! Et vivre encore avec toi !
Je ne savais pas comment t’allais m’accueillir cette fois-ci. Quand je suis arrivé, je me suis approché et je t’ai regardé aux yeux en disant « salut Jojo, te rappelles-tu de moi ? C’est qui moi ? » Tu m’as regardé, tu as passé ta petite main sur mon visage dans l’style « scanner » comme tu le faisais si souvent et en souriant tu as dit « Eco ». Ça m’a rendu tellement heureux ! J’avais encore ton amitié malgré le temps et la distance. Une amitié pour toute la vie.
J’ai une tonne de souvenirs, de moments partagés avec toi. Un des meilleurs, c’est notre voyage à Vancouver. T’as été super dans l’avion, de bonne humeur et très mignonne avec tes jambes croisées. Nous avons apporté une chaise roulante pour les longues marches et tu trouvais ça super le fun que je te pousse assez vite. Et comment oublier nos baignades dans la mer, où tu m’éclaboussais à tout moment et tu éclatais de rire !
Des souvenirs que je garderai à jamais dans mon cœur et dans ma mémoire.
Et un jour, cette maladie méchante t’a attrapée. Et ta qualité de vie a diminué. J’imagine que c’était très dur pour toi de perdre tes forces, de ne pas savoir qu’est-ce qui se passe avec toi et que ton corps ne répond plus. C’était très dur pour moi aussi de te voir comme ça. Je dois t’avouer qu’il y a des moments où j’ai passé tout droit devant ta porte sans m’arrêter, et je suis sincèrement désolé chère amie… je trouvais ça épouvantable de penser qu’il fallait me préparer à te dire adieu. Il y avait quand même d’autres moments où j’avais le courage de te visiter, tu me faisais cadeau si généreusement d’un petit bec.
Quand tu es entrée à l’hôpital puisque on nous a dit que cette fois-ci tu ne t’en sortirais pas, j’ai eu un choc. C’était la veille de Noël et j’avais juste envie de pleurer. J’étais en état de refus et pas prêt à te laisser partir. Le médecin avait dit que tu allais nous quitter en 48 heures. Mais, ce médecin ne te connaissait pas du tout, et tu as pris TON temps pour partir. Je suis allé chaque jour à l’hôpital. T’étais dans le coma mais je te parlais quand même. Nous avons fait tes ongles et nous avons mis un beau vernis couleur rouge que Pauline nous a prêté. J’ai passé par ton foyer pour chercher tes bagues et j’ai apporté aussi la musique pour te faire écouter. C’était impressionnant tous les visiteurs que t’avais chaque jour. Tu as touché la vie de plusieurs personnes ma Jojo Tino. Et c’est pendant ce temps-là, en tenant ta main à côte de ton lit, que je me suis réconcilié avec l’idée que tu allais nous quitter.
Et tu es partie le premier jour de janvier en douceur et très paisiblement.
Merci pour le cadeau de ton amitié. Merci d’avoir été un rayon de soleil dans ma vie.
Et n’oublie pas de veiller sur nous et de nous sourire du ciel. Et quand le temps arrivera pour moi, j’espère te rencontrer et t’entendre dire « Eco » avec ton beau sourire taquin.
Je t’aime Jojo !
Ton ami,
Eco.
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