IAN BROWN ÉCRIT
Cher Jean,
Plusieurs mois se sont écoulés depuis ma dernière lettre. Le temps semble s'évaporer en une cadence de tâches éphémères. Une halte dans mon affairement me permet d’écrire. L'hiver, à nos pas, ralentit le rythme de la vie et m’éloigne momentanément de mes ambitions.
Ou peut-être ai-je remis cette lettre à plus tard parce qu’elle semble incarner notre dernier échange pour un certain temps. Notre série doit prendre fin ici, au journal. Nos échanges publics me manqueront (j'espère qu'ils continueront en privé et qu'ils verront le jour sous une autre forme), mais je les ai tous appréciés.
Je me sens toujours un peu nerveux lorsque je dois mettre fin à un échange : le moment où nous ne pouvons plus partager nos pensées vient assez rapidement, de sorte qu'il est un peu dommage d'arrêter d'écrire à moins que ce soit absolument nécessaire.
Un de mes amis regardant la voiture de ses parents s'éloignant du pensionat où il l'avait déposé pour la première fois un dimanche après-midi d'automne alors qu'il avait 12 ans, décrit ainsi son souvenir. "Je n'arrêtais pas de penser que ce doit être ainsi qu’on se sent lorsqu’on meurt: on est de plus en plus seul, et puis quand on est aussi seul qu’on peut l’être, on est mort." Il était sombre, ce copain.
Je sais que vous ne vous représentez pas la mort de cette façon, mais j'imagine que les plaisirs du moment présent sont aussi vifs pour vous qu’ils le sont pour moi. Ils me manquent même avant qu’ils ne disparaissent réellement: le plaisir du contact humain, du chant, de la musique, de l'art, des champs verdoyants, de la vue de l’étendue, des moments passés avec mes amis et mes enfants, et bien sûr le plaisir secret d'être à la fois retiré et observateur en société, solitaire dans une ville encombrée (j'ai toujours aimé cela – l’accès au meilleur de tous les mondes). Aussi, le plaisir de lire, d'écrire, de récupérer le courrier, de découvrir de nouveaux écrivains, de trouver les premières éditions des livres célèbres que j'ai aimé pendant mon enfance (même si je ne peux pas me les permettre). Toutes les sortes de ski. Le plaisir physique. Même la technologie - souvent je souhaite pouvoir contempler ce que le monde deviendra après mon passage, de voir le monde dans lequel ma fille vivra, de voir comment le monde traitera mon fils, Walker.
Je pense à Walker lorsque les choses prennent fin, qu'il s'agisse d'une étape, d’une saison, d’un projet ou d'une autre année. Il grandit - toujours petit pour son âge, bien qu’il soit concevable qu’il ait 13 ans. Il était de retour à la maison l'autre jour après quelques semaines d’absence (vu ma propre absence pendant cette période), et j'ai éprouvé encore une fois un flot de soulagement lorsqu’il m'a reconnu et m'a lancé un "Deh" - tout ce qu'il peut parvenir à émettre au niveau langagier - et un sourire. Puis il a parcouru frénétiquement la maison, s'assurant que rien n’avait changé. Ou du moins, c’est ce que j'imagine. Peut-être cherchait-il sa voix dans les placards et les recoins où il s’installe souvent, dans l'attente et l’observation. Quelques heures plus tard, il revint à la cuisine et donna un petit coup au micro-ondes, provocant un doux effet de divertissement chez lui, et donc chez moi aussi. J'ai tenté d'apprendre à jouer la guitare, pour lui faire plaisir (il aime le son de la guitare), avec très peu de résultats. J'ai essayé de lui enseigner la différence entre le oui et le non, une distinction essentielle et, j’insiste, fort probablement au fondement de la dignité: nous choisissons, nous sommes donc nobles! Très peu de réussite à ce niveau-là également, mais je continue à essayer. Nous avons tous nos limites.
Walker a eu une autre crise l'autre jour - sa quatrième. Il frôla à nouveau l’obscurité, une descente vers un endroit où je ne peux l'atteindre. Ces épisodes me donnent envie de veiller incessamment sur lui, mais bien sûr il ne le souhaiterait pas plus que moi. Il veut son autonomie et désire sa liberté, tout en manifestant l’envie de s'accrocher à moi. Walker aussi aime progresser. Il n'est pas différent d’une autre personne à cet égard, y compris moi-même. J'oublie qu'il a une volonté propre, qu'il a le droit de suivre son chemin, même s’il a un handicap. L'autre jour, quelqu'un m'a demandé si je pensais que Walker pourrait éventuellement se marier. Pendant des années, je ne pouvais pas l'imaginer, mais je ne vois pas de raison de lui refuser ce plaisir maintenant, si quelqu'un souhaite partager sa vie avec lui de cette façon.
Les crises de Walker sont différentes. Elles ont un pouvoir métaphorique qui leur est propre. Évidemment, je me demande s’il mourra de cette manière, tremblotant dans nos bras. Que restera-t-il de notre vie ensemble? Tout d’abord, le simple fait que je l’ai pris dans mes bras et qu’il s’est abandonné. Sans aucun doute, son passage ne passera pas inaperçu : un fracas par ici, un rire par là, une éclaboussure par ici, une errance par là. Peu de traces visibles, mais aussi tout à la fois. Nous avons tous marqué son temps et nous nous sommes retrouvés en tentant de le trouver. Il ya des gens qui ne l'oublieront jamais. Qui sait où ces souvenirs inoubliables se rendront? Et si tout cela est vrai pour Walker, fragile et brisé, ce doit être vrai pour nous tous. J'aime croire qu'il a ouvert la voie à cette conclusion.
Ce que j’apprécie le plus, c’est qu’il ne demande jamais pardon pour ce qu’il est, ni ce qu'il fait - involontairement, bien sûr, mais c'est, selon moi, la meilleure façon d’être. Connaissez-vous le poème Hampstead: The Horse Chestnut Trees, par Thom Gunn, le poète anglo-américain? Gunn était un homme intéressant: un père journaliste, une mère s’étant suicidée, un consommateur d’amphétamines jusqu'à son décès, à 75 ans. La vue des arbres dans le poème ("Ils doivent avoir à peu près mon âge") lui rappelle lorsqu’il se baladait à travers ceux-ci en vélo avec son frère dans sa jeunesse, mais il oublie déjà les détails, tels que la saison dans laquelle tout cela se déroulait. "Mais les arbres n'ont pas de sentiments", écrit-il
... ils sont
enlacés par le vent, ils
s’enlacent précipitemment,
ils se déploient vers l'extérieur
et vers le haut
sans regret
Sans regrets. J'espère que Walker n'en a pas. Et vous? Quels sont-ils? Que faites-vous lorsqu’ils se manifestent?
À notre prochaine rencontre, sur papier ou sous une autre forme. Portez-vous bien.
Cordiales salutations,
Ian
--------------------------------
JEAN VANIER RÉPOND
 |
Ian, mon cher Ian,
Il est en effet triste de constater que ceci est notre dernière correspondance. Il y a toujours un début et une fin à toute chose. J’ai grandement aimé votre dernière lettre, remplie d'humanité, sans prétention, sans grand idéal ni illusions, tout simplement la vie, la vie du quotidien. La vie s'écoule perpétuellement. Oui, je suis ici aujourd'hui, et demain je serai parti. L'Arche sera encore là. Comment évoluera-t-elle? Comment iront Andrew, Lulu, Éric et tous ceux avec qui je partage mes repas chaque jour dans mon foyer quand je serai parti? Quels échanges aurai-je avec eux?
Barbara, ma secrétaire depuis 40 ans, est décédée il ya deux ans. Elle me connaissait profondément et a été merveilleusement fidèle. Jour et nuit, sa présence était constante, pour moi et pour tout ce que j'ai été appelé à faire et être. Je lui tenais la main pendant qu’elle s’éteignait et ainsi, peu à peu, elle se fana, son souffle se ralentissant, puis s’affaiblissant, jusqu'à ce qu'il s'assoupisse indéfiniment. Elle s’est glissée derrière le voile qui sépare le temps de l'éternité. Tagore a dit que la mort n'est pas la lumière qui disparait, mais la lampe qu’on éteint parce que l’aube est venue.
J'espérais que Barbara puisse trouver un moyen de communiquer avec moi, à travers les rêves ou par d'autres moyens. Il n’y a eu que le silence. Elle a traversé le voile et ne revint pas.
Je ne peux que préserver la confiance qu'elle se porte bien et m'a pardonné de tous ces moments où je ne reconnaissais pas suffisamment l’incroyable don de soi dont elle a fait preuve, envers moi et envers L'Arche. Je peux également avoir confiance qu'elle célèbre tout ce qui avait été partagé au sein de L'Arche et avec moi pendant tant d'années.
J'ai confiance aux courants de la vie. J’ai 81 ans aujourd'hui. Les années se sont écoulées si vite. Où se sont-elles toutes échappées? Pourtant, tout est inscrit dans ma chair et dans mes souvenirs pâlissants. J'utilise le mot chair pour désigner mon corps et mon humanité avec tout ce qui est beau, vulnérable, faible et brisé en moi. La chair telle qu’elle est écrite dans l'Évangile de Jean, lorsque Jean dit ‘’le verbe s'est fait chair’’, Dieu s'est fait chair, Dieu est devenu faible et il est né à Bethléem, un petit bébé. Oui, les années ont passé et je suis heureux aujourd'hui d'être comme je suis, avec mon corps affaibli, mais toujours en vie.
Lorsque je pense à ma vie et à ma vie à L'Arche, je ne crois pas avoir rien fait. Il semble plutôt que tout s'est déroulé avec moi, mais aussi sans moi. Je n'avais aucun plan, les choses se sont tout simplement passées. J'ai rencontré des gens, des gens qui ont façonné ma croissance et ma personne humaine. J'ai rencontré des personnes touchées par une déficience intellectuelle qui m'ont aimé et ont réveillé mon cœur et son potentiel d’amour. D'autres, qui ont également réveillé mes colères et angoisses, et m'ont révélé un peu plus le côté sombre de ma vie. J'ai rencontré des gens qui m'ont révélé le visage de Dieu. J'ai aimé certaines personnes, et en ai craint d'autres. J'ai été formé par tant d'expériences, tant de gens. Ma chair a été moulée en ce qu'elle est aujourd'hui, avec toute sa faiblesse. Elle est plus vulnérable que celle d'hier.
Qu’est-ce qu’il reste et qu’est-ce qu’il restera lorsque je quitterai cette existence si humaine? J'ai reçu, j'ai donné. J'ai été moulé et j'ai moulé. Nous faisons tous partie d'une longue lignée de personnes et d'événements. Nous sommes des petits maillons dans l’immense chaîne de l'évolution. D’où vient-elle et où va-t-elle?
La confiance est le fondement de ma vie et de tous les événements de ma vie. Je n'ai jamais demandé de naître dans la famille Vanier. Je n'ai pas demandé d'être un garçon et non une fille. Je n'ai même pas choisi mes gènes. Où et à quel moment au cours de ma vie ai-je eu la liberté de choisir? Je ne le sais pas. Je sens que j'ai été entraîné, porté et soutenu par une force secrète, une main invisible, un cœur à la fois universel et merveilleusement personnel.
Oui, accepter et aimer ce qui est, puis être entraîné par un vent doux. Était-ce, est-ce, le vent de l'Esprit, l'Esprit Saint? Ainsi soit-il. Je laisse la vie continuer dans cette voie, continuer à me porter vers l’avant. Dans la confiance, il y a l’acceptation de la douce force de l'Esprit.
J'ai trouvé votre lettre profondément humaine et émouvante. Vous ne rêvez plus d'être acclamé en arpentant majestueusement la 5ième Avenue de New York pour avoir écrit le meilleur livre du siècle. Vous êtes là, tenant Walker dans vos bras. Vous n'êtes pas nécessairement le meilleur écrivain du siècle, mais vous êtes un être humain doux et aimant, un père attentionné. C'est la vie. Nous ne sommes pas des esprits purs ou impurs, flottant sur des nuages d'éloges. Nous sommes faits de chair, implantés et enracinés dans la terre. Nous avons besoin de sommeil et de repos, de travail, de nourriture, de bons repas avec des amis et beaucoup de plaisir. Nous avons également besoin de déceptions, car elles favorisent l’espoir et le renouvellement. Bien sûr, nous songeons à la mort. Quelle forme prendra-t-elle, où est Barbara, comment et quand vais-je effectuer le passage?
Nous sommes tous programmés pour vivre, mais également pour mourir. La mort n’est pas accidentelle. Nous entrons dans le monde avec la fragilité d'un bébé et vivons un déclin éventuel en tant que personne âgée. Bien sûr, il y a toujours la fragilité cachée de nos cœurs et de nos corps. La fragilité traduit le besoin de s’exclamer, j'ai besoin de votre aide, j'ai besoin de votre amour, j'ai besoin de vous. La fragilité forge des liens de camaraderie, de communauté, d'amitié et de paix.
Oui, ma vie naît et renaît dans la confiance chaque jour. Avec Barbara de l'autre côté du voile, j’ai confiance. Dans la confiance, je passerai à travers celui-ci à sa rencontre, celle de Dieu et de tant d'autres. Cette confiance a été le centre et la pierre angulaire de ma vie. Cette confiance est ma foi. J'ai la foi que la seule chose importante dans la vie est de recevoir et d'accepter la vie, de donner vie et de favoriser la vie en d’autres. Notre monde en évolution est une lutte entre les forces qui étouffent ou détruisent la vie chez les autres, et ces forces douces, fortes et belles, qui la favorisent. J'ai été emporté par le vent doux de l’accueil et du don de la vie, même si je dois admettre qu'il ya eu des moments où j'ai été infidèle, pour lesquels je demande pardon.
Je n’ai aucun regret pour tout ce qui est et qui a été. Aujourd'hui, je veux juste vivre le présent et l’accueillir, ainsi qu’être présent à Dieu et à d'autres personnes. Que les regrets s'envolent et laissent le moment présent se déployer dans l'espoir.
Votre lettre, Ian, exprime la douceur de l’accueil et du don de la vie, lorsque vous prenez Walker dans vos bras pendant ses crises. Vous êtes merveilleusement humain. Même si notre correspondance, telle qu’on la connait, prend fin, nous pouvons continuer à nous aider à devenir plus humains. Que ces jours de Noël soient d’une douceur tranquille pour vous, un moment de paix, un temps de ressourcement, de repos, mais peut-être aussi un peu de ski.
Jean
Nous remercions lejournal The Globe and Mail pour la permission de reproduire les Lettres de Jean Vanier.
© - The Globe and Mail
|