© The Globe and Mail, 29 novembre, 2008
IAN BROWN
Cher Jean,
Merci pour votre dernière lettre. Ce fut pour moi l'occasion de réfléchir à des choses inhabituelles, surtout pour un homme de peu de foi tel que moi. J'admire votre façon de trouver un terrain d'entente entre les gens, quelles que soient leurs différences.
La vie à Toronto s'est poursuivie avec son habituelle hâte automnale, compliquée par la crise financière et les deux élections fédérales. Le Premier Ministre Harper s'est défendu jusqu'à la victoire, mais sa profonde froideur me frappe toujours.
Ma plus grande surprise vint pourtant d'une candidate insolite, Sarah Palin: très centrée sur le local, pas particulièrement articulée, ni lectrice ni intellectuelle, une fondamentaliste qui ne croit ni à l'évolution ni à l'avortement. Elle semblait avoir avec elle son bébé nouveau-né, Trig, atteint de trisomie, partout où elle allait.
Le bébé me faisait toujours penser à Walker, mon fils handicapé de 12 ans
Puis, il y a quelques semaines, un généticien me rappela qu'il est maintenant possible pour les chercheurs d'examiner un embryon et d'identifier plusieurs malformations génétiques. Les parents peuvent ensuite décider s'ils veulent ou non garder l'enfant.
Tous les généticiens ne croient pas que ce soit une bonne chose: les tests sont onéreux, et un médecin laissa entendre que l'argent serait mieux dépensé en donnant des soins plus efficaces aux enfants affectés après leur naissance, plutôt que de les abandonner totalement à leurs parents perplexes et isolés.
Cela me fit bien sûr penser à Walker, et ce qui aurait pu se passer s'il avait été "repéré" à l'état d'embryon. Mon épouse aurait peut-être subi un avortement. Walker ne serait peut-être jamais né. La souffrance qui a souvent été son lot dans la vie - son autisme qui le poussait à se frapper la tête sur les murs, sa fragilité physique, sa conscience de ce que peuvent les autres et lui non (parler, par exemple) - ne l'aurait jamais affligé. La vie de mon épouse aurait peut-être été plus facile.
Je n'aurais toutefois pas eu la chance de connaître Walker, le grand esprit qu'il peut être parfois. Je n'aurais peut-être jamais appris ce qu'il m'a enseigné, volontairement ou non - je n'aurais jamais connu son humanité et sa tristesse profondes et sans artifices, qui en retour m'ont montré ma propre humanité et celle des autres. Je ne souhaite pas idéaliser la déficience, mais sans Walker le monde ne serait pas aussi riche pour moi.
Malgré cela, je ne crois pas pouvoir m'opposer à l'avortement. Rien n'est simple. L'avortement est un choix, ou plutôt: c'est un choix qui affecte beaucoup plus la femme que moi-même. Je pourrais vouloir que ma femme garde mon enfant, je pourrais croire qu'elle le regretterait si elle ne le gardait pas et qu'elle en bénéficierait si elle le gardait. Mais en fin de compte, je ne peux contourner l'argument que c'est son choix.
Cela m'a fait penser à Henry Morgentaler, le médecin canadien spécialiste de l'avortement, et la controverse entourant sa mise en nomination pour l'Ordre du Canada. Le Dr. Morgentaler est aujourd'hui âgé de 85 ans, un Polonais survivant de l'Holocauste ayant ouvert sa première clinique d'avortement en 1969 et pratiqué des milliers de procédures alors illégales. Il sentait qu'il aidait les femmes et résistait à l'oppression de la culture officielle - un phénomène qu'il avait observé et haï dans son pays d'origine.
En 1988, suite à sa contestation de la loi, la Cour Suprême abolissait la loi anti-avortement. En juillet dernier, en honneur à sa défense des femmes, il fut décoré de l'Ordre du Canada par la Gouverneure-générale Michaëlle Jean.
Cela déchaîna une tempête. Le cardinal Jean-Claude Turcotte, l'archevêque catholique de Montréal, renonça à sa décoration de l'Ordre du Canada. "Nous ne sommes pas les maîtres de la vie humaine", dit-il, "elle repose entre les mains de Dieu". Gilbert Finn, le Lieutenant-gouverneur du Nouveau Brunswick, fit de même. Les représentants de Madonna House renvoyèrent la médaille qui avait été décernée à sa fondatrice Catherine Doherty qui, comme vous le savez peut-être, pourrait être sancitifiée par l'Église catholique. 56% des Canadiens s'opposèrent à la décision de décerner la médaille au Dr. Morgentaler.
Pourquoi donc n'avez-vous pas retourné votre décoration de l'Ordre du Canada? Vous êtes un catholique fervent et non un supporter de l'avortement - un ami de ceux qui sont nés avec une déficience et un homme de conviction.
Vous devez avoir de bonnes raisons d'avoir conservé cette décoration.
Pourriez-vous me dire quelles sont ces raisons?
Où vous situez-vous dans ce débat épineux sur l'avortement? Comment réconcilier la vie et la morale modernes avec la possibilité de perdre ce qui en naissant pourrait être une lumière et une vie?
J'espère que vous allez bien tandis que l'hiver approche.
Respectueusement,
Ian Brown
JEAN VANIER RÉPOND
Cher Ian,
Merci de me demander pourquoi je n'ai pas retourné ma médaille de l'Ordre du Canada. Je ne voulais pas entrer dans cette discussion qui sous plusieurs aspects me semblait pénible. Je crois que la plupart des gens sont conscients que pour moi toute vie est importante, et particulièrement la vie des personnes dont la déficience est apparente avant la naissance. Par ma vie - plus que par mes paroles - je veux être un témoin de cette vérité.
D'un autre côté, je crois en la valeur de l'Ordre du Canada. Ce n'est pas à moi de juger qui devrait en êre exclu. D'aucune manière je ne peux juger les intentions.
Nous au Canada sommes privilégiés: nous avons un superbe pays avec nos érables (le sirop et la tire), nos castors, nos lacs, notre forêt, nos prairies. D'un océan à l'autre nous sommes un pays béni, avec nos trois cultures fondatrices - ceux qui occupaient ce territoire depuis longtemps et ceux qui sont venus de France et de Grande-Bretagne.
L'histoire du Canada a été une tentative de rassembler ces trois cultures, parfois sans succès et en commettant des erreurs, parfois avec un peu plus de succès.
Nous avons essayé d'être nous-mêmes, de trouver notre identité face à notre puissant voisin. Et nous avons essayé, parfois avec beaucoup de succès et parfois moins, de trouver notre place dans le concert des nations comme peuple pacificateur..
Il est important que nous retrouvions cette identité, que nous encouragions la jeunesse de notre pays (en qui nous devrions avoir espoir) à voir la beauté de notre culture canadienne - comme artisans de paix, donnant la vie, devenant un signe que la paix est possible dans notre monde - et à découvrir que notre pays est appelé à être un lieu d'accueil non seulement pour les gens riches et compétents d'autres pays mais aussi pour les réfugiés, pour les gens issus de pays déchirés par la guerre et la pauvreté.
Je suis fier d'avoir reçu l'Ordre du Canada. Il n'a pas été attribué qu'à moi, mais comme signe de la valeur des personnes touchées par une déficience intellectuelle, qui pendant trop longtemps ont été mises de côté ou dissimulées dans des insitutions ou au sein de leurs familles. Je suis fier des gouvernements fédéral et provincial et des nombreux groupes privés qui ont soutenu la croissance de ces personnes et les ont aidées à trouver leur place au sein de collectivités qui les accueillent dans un profond respect. Bien sûr, beaucoup reste à faire, mais nous sommes en chemin.
Je continue à espérer que l'Ordre du Canada sera décerné à ceux qui luttent pour la justice et la paix et pour une culture qui croit en la beauté et la vérité et, en un Canada non pas renfermé par la peur mais ouvert à tous quelque soient nos origines et nos différentes religions afin que tous puissent grandir dans un amour fait de sagesse, de compassion et de compréhension.
Alors nous serions reconnus comme un pays où tous sont encouragés à ouvrir leurs coeurs et leurs esprits à ceux et celles dont le corps a été blessé, mais dont l'esprit attend d'être réveillé.
Mais laissons la médaille de l'Ordre du Canada et revenons au sujet douloureux de l'avortement, qui se trouve au coeur de votre lettre. La sexualité peut être d'une telle beauté - l'union d'un homme et d'une femme fondée sur la passion, un amour qui s'accomplit par la création de liens qui procurent vie, sécurité et amitié; une alliance.
Mais comme chacun le sait, cette sexualité qui donne la vie peut aussi donner la mort. Les abus sexuels de toutes sortes, la pédophilie, la prostitution, le viol peuvent tous profondément blesser leurs victimes et même tuer leur coeur. Il n'est pas facile de contenir le désir sexuel et de l'intégrer à l'amitié - et dans une véritable relation, où l'autre est profondément respecté dans ses besoins et sa croissance.
Le désir sexuel peut donc rapidement devenir une obsession; il peut échapper à notre contrôle et être utilisé pour notre propre plaisir et notre désir de posséder et de contrôler les autres sans les respecter. La pornographie peut stimuler ce désir sexuel et le rendre sauvage et incontrôlable.
Ce désir est aussi un profond cri de solitude. Tant de gens n'ont pas de lieu ou de sentiment d'appartenance. Ils sont terriblement seuls.
Qui peut blâmer ces jeunes si nombreux qui sont perdus, sans points de repère? Ils dérivent sur une mer agitée. Eux et bien d'autres voient ceux qui parlent de moralité comme des vieux tirés d'un passé victorien et puritain, ou d'une religion close et dogmatique.
L'amour tel que vu dans les films, mélangé avec des produits à vendre dans la publicité, ou vu comme un tendre désir venant d'un cri distant de solitude, cela semble si beau et attirant. Des enfants sont ainsi conçus, même lorsque les gens connaissent la contraception.
Trop souvent sommes-nous témoin de la honte, la colère et le désespoir d'une femme qui découvre qu'elle deviendra mère. Un incroyable mouvement de vie s'est amorcé en elle, mais elle n'est pas prête à devenir mère. Son angoisse la pousse vers l'avortement.
Je ne veux pas dire que cette personne aux prises avec l'angoisse est une "tueuse". Je voudrais simplement parler avec elle - peut-être pleurer avec elle.
On peut comprendre que dans ce monde désorienté qui est le nôtre, des gens conçoivent un enfant mais ne veulent pas de lui.
Nous ne sommes donc pas face à un choix entre "avortement" ou "pas d'avortement", entre "pro-vie" ou "pro-choix". Nous sommes devant quelque chose de beaucoup plus complexe.
Notre société est souvent tournée vers la sexualité comme plaisir et non vers la stabilité des relations. Et derrière tout cela se trouve la peur. Peur de l'autorité, peur du pouvoir, peur de ne pas être quelqu'un. Où est la liberté? Où est le sacré?
Je peux comprendre ceux qui réagissent contre l'avortement. Je crois que l'enfant qui a été conçu est un être humain, une réalité sacrée. Un être humain n'est pas un "ça", mais un "tu". Dans un monde où tant d'être humains sont vus comme des "choses", je peux comprendre ce cri pour "sauver la vie" ou "protéger la vie".
Étant donné qu'il ne semble pas y avoir de moment dans la croissance de l'enfant dans l'utérus où le foetus se transformerait en bébé, la vie humaine commencerait bien à la conception.
Je comprends aussi ceux qui ont conçu un enfant (un foetus) et qui ne veulent pas être pères ou mères pour différentes raisons. Ils ne croient pas que ce foetus soit un être vivant qui grandira pour devenir pleinement une personne humaine.
Que faire dans une société agitée comme une mer où les vents sont trop forts? Où les films et la télévision montrent tant de violence et de meurtres, où la vie semble jetable pluôt que sacrée - où les gens espèrent échapper à la solitude mais aboutissent à une grossesse non désirée?
Bien sûr, j'aimerais voir les jeunes (et les moins jeunes) croître dans des amitiés profondes mais il y a biensûr un immense fossé entre les principes et la réalité.
Qui donc peut décider qu'un foetus est un bébé ou quand un foetus devient un bébé? La plupart des gens jugent que l'infanticide est un crime. Mais qui décide quand l'avortement est légal ou non et jusqu'à quel mois? La question n'est donc pas simple et particulièrement complexe pour ceux qui n'ont pas de principes arrêtés sur le sujet.
Peut-être la vraie question est-elle: quel est le sens de notre vie? Que signifie être humain? Dans une société qui prône l'individualisme, les libertés individuelles et la compétition, l'engagement envers l'appartenance - envers la responsabilité pour le bien commun et ceux qui sont faibles et vulnérables - est affaibli.
Les gens se sentent alors seuls, perdus, mis à l'écart. Ils n'ont pas de désir de transmettre la vie; pour eux, la vie n'est pas sacrée.
Comment aider les gens à découvrir qui ils sont vraiment, leur valeur, leur beauté intérieure et leurs dons, leur caractère sacré - leur faiblesse aussi - et accepter les autres tels qu'ils sont?
L'Arche m'a enseigné que nous devenons pleinement humains lorsque nous nous ouvrons à ceux qui sont dans le besoin, ceux qui sont différents, vulnérables et faibles.
La vie s'écoule depuis l'intérieur de nous-mêmes. Nous donnons et recevons la vie. Un bonheur nouveau et plus profond se déploie à l'intérieur de nous. Nous découvrons un nouveau sens à notre vie - que la vie n'est pas faite que pour augmenter notre force et notre puissance mais aussi pour bâtir des relations d'amour et de tendresse avec les autres, où nous pouvons nous donner de la vie les uns aux autres.
Notre vie est un cheminement. Elle prend son sens tandis que nous y cheminons. Personne ne choisit ses parents, son corps, ses gènes. Notre vie est l'acceptation croissante de qui nous sommes et d'où nous sommes venus afin de mieux décider où nous allons et d'aller de l'avant vers une plus grande plénitude tandis que nous devenons plus responsables de nous-mêmes et des autres.
Certains reçoivent beaucoup d'amour et d'aide en chemin. Je suis l'un d'eux et je suis reconnaissant envers ceux qui m'ont fait naître et m'ont appelé à être qui je suis.
Jésus, dans l'Évangile de Luc, parle d'un jeune homme qui abandone son père et sa culture avec sa part d'héritage. Peut-être cherche-t-il qui il est. Il mène une vie dissolue. À un certain moment cependant, après avoir dépensé tout son argent, il arrive face à face avec qui il est - un pauvre être humain mortel, seul et perdu. Il décide de revenir vers son père, qui l'accueille avec une tendresse immense - pas de réprimandes, pas de reproches, pas de punition, seulement de l'amour.
Le père célèbre son retour avec une immense fête. Et alors, le jeune homme découvre qui il est vraiment, son caractère sacré, sa dignité, sa valeur et sa beauté.
J'espère que nous tous chercherons à créer un monde où toute vie est également précieuse et où ceux qui se sentent perdus et seuls se retrouvent parce qu'ils ont été retrouvés.
J'espère que nous continuerons de décerner la médaille de l'Ordre du Canada à ceux qui grandissent dans la liberté, à ceux qui donnent et soutiennent la vie.
Jean Vanier
(Continuer : quatrième partie)
L'Arche Canada remercie le journal The Globe and Mail d'avoir gracieusement donné la permission de reproduire cet échange entre le journaliste Ian Brown et Jean Vanier
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