IAN BROWN ET JEAN VANIER
The Globe and Mail, 27 septembre 2008
17 juillet 2008, Toronto, Canada
Cher Jean,
Ma visite de L’Arche fut extraordinaire. Je me rappelle encore de La Semence, le foyer où j’ai vécu trois jours avec les personnes qui y étaient accueilies, et mes promenades matinales au village pour y acheter du pain à la boulangerie, le sol encore givré, le romarin en fleurs. Et bien sûr, il y avait la nervosité qui me frappait chaque fois que j’ entrais dans le bistro à la porte à côté pour prendre un café, de peur que mon français défaille et que j’aie l’air d’un idiot.
Si vous allez à la Semence, saluez pour moi Gégé et Jean-Claude, mes compagnons de table. Gégé me rappelle Walker, bien qu’il soit dans la cinquantaine alors que Walker n’a que 12 ans – ils ont la même hauteur et la même posture, la même démarche lente.
Gary Webb, votre vieil ami depuis si longtemps à La Semence, semblait avoir une relation étroite avec Gégé. C’était Gary qui l’accompagnait au dîner, lui coupait sa nourriture, le faisait rire. Un soir, Gégé se retrouva le visage barbouillé de sauce au chocolat, au point de ressembler à un bandido, et Gary fit semblant d’avoir un duel au revolver avec lui. Je suppose que quelqu’un de l’extérieur aurait pu penser que Gary se moquait de Gégé, mais ce dernier riait aux larmes.
Suite à cela je n’hésitai plus à discuter avec ceux qui ne pouvaient pas parler, au sens courant du terme. Le plus étrange, c’est que le matin suivant, lorsque j’allai acheter du pain, je n’étais plus inquiet au sujet de mon français. Gégé m’avait enseigné qu’il y a pire que paraître ridicule.
Mais ce fut difficile de conserver cette sensation après mon retour à Toronto. Ce qui m’amène à vous poser une question. Comment puis-je nourrir ma conviction que les efforts que je fais avec Walker ont un sens, après avoir quitté l’environnement réconfortant et épanoui de L’Arche?
À Trosly, je rencontrai des gens qui comprenaient la valeur de la vie passée aux côtés de ceux et celles qui sont touchées par une déficience intellectuelle. Lorsque nous avons une relation avec une personne dans le besoin, avec une personne plus faible, nous pouvons reconnaître notre propre faiblesse et aborder les autres comme des égaux. Mais de retour à Toronto, il est facile de perdre courage.
Comment convaincre les gens de pouvoir et d’argent de Wall Street, de Bay Street ou de la Bourse de Paris – où le succès crée une dépendance et semble toujours plus précieux que la faiblesse – que la faiblesse est peut-être précisément le voie vers une plus grande humanité?
C’est très bien de faire l’hypothèse que le processus de paix au Moyen-Orient s’en trouverait avancé si un camp disait « aide-moi, je suis faible », au lieu de fulminer avec force et intimidation. Mais il est difficile de s’assurer que l’idée est mise en pratique.
J’ai de la chance. J’ai Walker pour me rappeler tout cela. Même si, mon optimisme chancelle parfois. Je vous en donne un exemple.
Il y a quelques semaines, Walker et moi sommes allés au nord de l’État de New York pour y rencontrer d’autres enfants touchés par son syndrôme. Je ne savais pas s’ils se rendraient seulement compte de la présence de Walker. Sur la route, nous nous sommes arrêtés à une station d’essence pour aller aux toilettes.
Une visite aux urinoires avec Walker est toujours une aventure. Je dois l’empêcher de toucher le couvercle de la toilette ou de mettre ses mains dans la cuvette de porcelaine, ce qu’aucun être humain n’oserait faire sans combinaison protectrice. Tout cela, lorsque je suis moi-même aux toilettes. Enfin, nous sommes passés au travers et sommes allés nous laver les mains au lavabo.
Tandis que je m’y affairais, je me rendis compte – parce que ces petites tâches prennent du temps et me forcent à me concentrer sur une chose – à quel point sentir sa peau rugueuse et tenir ses mains pleines de bosses me donne du plaisir. Ensuite, lorsque je pris du papier dans le distributeur, il sourit et tendit même les mains pour les sécher.
C’est alors que je pris conscience de ma nervosité au sujet de notre petit voyage. La perspective de rencontrer des enfants handicapés, ce que je fais plusieurs fois par semaine, me terrifie toujours, même après toutes ces années. J’avais peur de voir leurs corps courbés, avec des angles étranges, leurs dents saillantes, leurs sons rauques. Pourquoi? Parce que je pourrais ne pas les comprendre et les décevoir. C’est ridicule, parce qu’il ne se préoccupent pas de ça. Tout ce qu’ils veulent, c’est être aimés et acceptés.
Il est important de s’en souvenir, et je suis reconnaissant envers Walker de me le rappeler. Mais me le rappelait-il vraiment? En réalité, ce n’est que l’histoire d’un petit garçon qui se lave les mains. Ces liens et ces intuitions que je m’acharne à ressentir ne sont peut-être que les fruits de mon imagination. Si je ne peux le savoir, comment me convaincre que mes efforts en valent la peine?
Un problème particulièrement criant, dois-je admettre, parce que je ne suis pas croyant. Je rejoins d'ailleurs E. M. Forster, le grand romancier anglais, qui a écrit dans son célèbre essai What I Believe : « la foi, selon moi, est un processus de raidissement, une sorte d’amidon mental qui devrait être utilisé avec parcimonie. Je n’aime pas ça. Je n’y crois pas du tout. En cela je suis sans doute en désaccord avec la plupart des gens, qui croient en la Croyance, et qui regrettent seulement de ne pas pouvoir en avaler encore plus. Mes patrons sont Érasme et Montaigne, et non Moïse ou Saint Paul ».
Je me demande donc comment vous avez traversé les crises dans votre foi – lorsque vous avez demandé la permission de vous enrôler dans la Marine à votre père; lorsque vous l’avez quittée; lorsque vous avez cessé d’enseigner à l’université de Toronto, le cheminement vers la prêtrise, vous opposant à votre mère pour fonder L’Arche. Vous avez certainement douté. Et comment avez-vous fondé L’Arche, sans même le planifier! Par moments, vous avez sûrement pensé avoir perdu l’esprit.
Je me demande comment vous gardez la foi en vous-même et en votre vécu, surtout ayant vécu une vie originale qui ne peut être mesurée avec les normes conventionnelles. Comment savez-vous que tout cela ne fut pas pour rien? J’espère que vous allez bien tandis que vous lisez cette lettre. J’espère avoir de vos nouvelles bientôt.
Amicalement,
Ian Brown
JEAN VANIER RÉPOND
12 septembre 2008. Trosly-Breuil, France
Cher Ian,
Peut-être vous sentez-vous seul lorsque vous voyagez avec Walker. Peut-être nous sentons-nous parfois seuls à L’Arche dans une société extrêmement compétitive. Ce qui est en jeu, c’est la transmission d'une vision de paix de d’amour à notre monde, un mode de vie qui favorise la justice et le partage de la richesse et où chacun est précieux et aidé dans sa recheche d’une vie plus entière – un lieu d’appartenance.
Je n’ai pas fondé L’Arche parce que je voulais aider quelques « malheureux » enfermés dans des institutions glauques et violentes. Ma vie à L’Arche fait partie d’une lutte plus grande pour la paix. Dans les années soixante, Martin Luther King Jr. s’est élevé pour réclamer justice envers les Noirs des Etats-Unis. Son rêve de fraternité découlait de sa croyance profonde que chaque être humain est important et précieux, que chacun a droit à la liberté et à sa place dans notre société. Son rêve découlait de sa foi en Jésus et le message des Évangiles : chacun est important, chacun est un enfant de Dieu.
Ma vie à L’Arche procède de cette même conviction. Nos communautés se veulent les témoins de la beauté et de la valeur de chaque personne, peu importent sa culture, sa religion, ses habiletés ou ses déficiences.
Cette conviction me donne de la force, et je me sens uni à ceux, nombreux, qui croient en cette fraternité – ceux qui travaillent parmi les immigrants et les réfugiés, ceux qui travaillent avec (ou pour) des personnes ayant une déficience ou d’autres difficultés, ceux qui sont enfermés dans le monde de la drogue, le monde de la prostitution, le monde de la prison; ceux qui travaillent pour la justice et la paix en Amérique du Sud, dans les Caraïbes, en Afrique; tous ceux qui luttent pour une justice et une paix plus grandes et universelles.
Ai-je des moments de découragement? Bien sûr, je suis triste lorsque j’entends parler d’une mère qui subit l’avortement de son fils déficient. Bien sûr, il m’arrive d’être démoralisé par une culture de compétition qui favorise les forts et tend à éliminer les faibles.
Mais comment pourrais-je avoir des doutes alors que je vis chaque jour parmi ces hommes et ces femmes touchés par une déficience intellectuelle, et que je vois leur beauté, leur amour, leur ouverture à la vie? Ma foi en leurs valeurs est sans cesse approfondie et accrue.
Beaucoup de ces personnes n’ont pas de communauté pour leur donner la vie. Nous, êtres humains, ne sommes pas faits pour être solitaires. La solitude est souvent compensée par l’hyperactivité, le besoin d’être un gagnant et de grimper les échelons, par l’alcool ou la télévision. Nous sommes faits pour être ensemble, pour être liés dans et à travers des lieux d’appartenance, où les forts soutiennent les faibles et les faibles réconfortent les forts. Dans une culture de compétition, qui met l’accent sur le succès individuel, les faibles sont vus comme une nuisance et sont vite mis de côté ou éliminés.
Ma force me vient de la vie en communauté, de mon sentiment d'appartenance à cette communauté. Nous nous encourageons et nous soutenons les uns les autres, mais plus encore, nous nous aimons et célébrons la vie ensemble. Nous êtres humains sommes faits pour la joie, le plaisir et la célébration.
Vos questions me semblent provenir de votre solitude. En tant que père, vous (comme tous les pères responsables) faites partie de ce grand combat pour la paix et l’unité de la vie. Mais vous n’en êtes pas toujours conscient et l’oubliez parfois. Vous êtes trop seul. Vous n’êtes pas allé à New York avec d’autres personnes qui vous aiment, vous et Walker.
En ce qui concerne E. M. Forster, je crains qu’il ne connaisse pas très bien Moïse. Moïse était un grand homme. Il est venu comme Martin Luther King pour libérer son peuple de l’esclavage, pour « donner au peuple sa liberté ». Il ne fut pas assassiné, mais a souffert parce que son peuple était souvent récalcitrant – avait souvent « la tête dure ». Ils voulurent parfois retourner à l’esclavage et aux « oignons de l’Égypte ». Pour être véritablement libres nous devons en payer le prix, devenir plus matures et assumer nos responsabilités.
Forster n’est pas plus clair au sujet de Paul, qui proclama que la foi, si elle ne mène pas à l’amour, ne vaut rien. Croire que les personnes touchées par une déficience intellectuelle sont importantes, n’est rien si nous ne luttons pas pour aider chacune d’elles à vivre pleinement.
Le conflit entre une religion ouverte et une autre fermée est le conflit de beaucoup de gens. Une religion fermée met l’accent sur les rituels et les dogmes – elle procure une forme de sécurité. Une religion ouverte met l’accent sur l’amour des autres et comporte une certaine insécurité et vulnérabilité.
Ce conflit est le mien, peut-être le vôtre aussi. Il n’est pas facile pour vous d’être avec Walker à certains moments. Ce n’est pas toujours facile pour moi d’être avec des personnes touchées par une déficience intellectuelle. Nous sommes tous si vulnérables dans l’amour que nous ne savons pas toujours comment aimer.
Certains clament que plusieurs de ceux qui croient en Jésus sont fermés et que leurs Églises ont fait des choses terribles. Ils ont raison. Mails il y a aussi des chrétiens qui aiment sincèrement Jésus et son message, qui ont essayé de vivre cet amour inconditionnel.
Vous parlez du « vrai monde » - le monde de ceux qui dépendent du succès et de l’ascension dans l’échelle sociale. Mais le vrai monde n’est-il pas aussi celui de ceux qui sont insatisfaits de cette société fermée, qui vivent dans la drogue, la violence et les gangs? Le vrai monde n’est-il pas celui de tous ceux qui se trouvent entre le monde du succès social et celui de la dépression, qui essaient de rassembler ces deux mondes?
Le vrai monde est celui des cœurs et des esprits qui aspirent à trouver un sens à leur vie. Nous faisons tous partie de cette recherche.
Plusieurs personnes dans nos sociétés aisées sont tiraillées entre la liberté individuelle et le besoin d’expériences excitantes d’une part, et la croissance vers la responsabilité à travers l’appartenance à l’autre. La liberté individuelle peut amener angoisse et dépression. L’appartenance fermée peut amener de la sécurité, mais étouffe la liberté individuelle.
Nous à L’Arche cherchons l’harmonie entre la liberté et l’appartenance, entre la compétence et la spiritualité. Il nous reste beaucoup de chemin à faire, mais nous sommes sur la bonne voie, qui, nous l’espérons, nous mènera à une confiance plus grande en notre famille humaine et plus de paix et d’unité dans notre monde.
Merci, Ian, pour votre lettre. Merci de venir à L’Arche. Et merci d’être un journaliste. Notre monde a besoin de gens qui parlent franchement et révèlent des vérités qui sont parfois cachées et balayées sous le tapis.
Jean Vanier
(Continuer 3ème partie)
L'Arche Canada remercie le journal The Globe and Mail d'avoir gracieusement donné la permission de reproduire cet échange entre le journaliste Ian Brown et Jean Vanier
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